Charles de Foucauld
      à Nazareth (1897 – 1900)

 

 

 

Charles de Foucauld, après une expérience de sept ans chez les Trappistes, se décide, avec l’accord de son directeur spirituel, à revenir en Terre Sainte pour s’y enfouir dans le silence, à l’ombre d’un monastère. C’est ainsi qu’il trouve, providentiellement, de mars 1897 à juillet 1900, un lieu de solitude chez les Clarisses de Nazareth.

I.                   Nazareth de Galilée :

Il faut d’abord distinguer les deux passages de Charles de Foucauld à Nazareth, à neuf ans d’intervalles ; puis essayer d’imaginer ce que pouvait être, à la fin du siècle dernier, l’agglomération de Nazareth et qu’elle offrait aux pèlerins.

Deux séjours à Nazareth :

En octobre 1886, à 28 ans, Charles de Foucault se convertit. A partir de ce moment, il veut donner toute sa vie à Dieu. Un pèlerinage en Terre Sainte lui révèle le visage de Jésus de Nazareth et désormais, c’est lui qu’il va chercher à suivre et à imiter. Il passe d’abord sept ans à la Trappe, puis revient pour trois ans à Nazareth, ermite à la porte du couvent des Clarisses.

            Ces deux séjours à Nazareth sont bien différents :

1) Pèlerinage de 1888

Le premier passe a lieu entre fin novembre 1888 et février 1889. Charles de Foucauld a trente ans. Le prêtre qui le guide lui conseille un « voyage en Palestine sur les trace de Jésus ». Il le fait par obéissance, avec « une certaine répugnance ». Il s’embarque à Marseille et fait le voyage sur le pont, avec les pauvres. Il passe quinze jours à Jérusalem (qu’il découvre enneigé le 15 décembre), quinze jours en Galilée puis, de nouveau, quinze jours en Judée.

C’est à cheval, avec guide et escorte turque, qu’il entreprend l’excursion de Galilée, non plus en homme de science, mais en fou de Dieu. Il s’arrête à Ephrem et Béthel, au puits de Jacob et à Naïm. Arrivé le 4 janvier à Nazareth, il est hébergé par les Franciscains à la Casa Nova où le frère hôtelier remarque son élégance et la générosité de ses pourboires. Il visite Cana le 7, les bords du Lac le 8, le Mont Thabor le 9, et revient, du 10 au 12 à Nazareth avant de se rendre à Séphoris, au Mont des Béatitudes puis à Magdala.

Les deux séjours qu’il a fait dans cette petite cité blanche accrochée aux flancs du Nebi-Smaïn ont été essentiels et marquent, en effet, le point culminant de son pèlerinage. Méditant et priant, il a rencontré Jésus sous bien des aspects différents… Il cherchait comment l’imiter dans on anéantissement, comment se conformer le plus docilement à son enseignement. Nazareth lui apporte réponse et certitude.

2) Trois ans de vie cachée avec Jésus (1897 – 1900)

Charles de Foucauld arrive à Nazareth après sept années de vie à la Trappe sous le nom de Fr. Marie-Albéric. Il a 38 ans.

Entré en 1890 à N.D des Neiges (Ardèche), il est parti en juin finir son noviciat à Akbès (Syrie). Il y a fait profession en février 1892. Au cours de la persécution des Arméniens par les Turcs en 1894, il aurait aimé être prêtre pour les secourir. Il a rêvé aussi d’une vie plus pauvre et plus obscure, comme celle de Nazareth.

Consulté, l’Abbé Huvelin lui permet de demander la dispense de ses vœux. Pour y réfléchir, ses Supérieurs l’invitent à se rendre à Staouëli (Algérie) auprès de son ancien prieur d’Akbès, puis à Rome où il continuera la théologie (en latin). En janvier 1897, l’Abbé Général l’a laissé libre de suivre sa voie et l’a relevé de ses vœux. Il a renouvelé aussitôt entre les mains du Père Robert Lescand, son confesseur, son vœux de chasteté et celui de ne pas posséder plus qu’un pauvre ouvrier… Un peu effrayé par cet idéal austère, l’abbé Huvelin lui a conseillé d’aller vivre à Capharnaüm ou à Nazareth, mais à l’ombre d’une couvent…

Et c’est ainsi qu’il s’est embarqué pour la Terre Sainte et qu’il est arrivé à Jaffa le 24 février 1897. Il s’est mis en route à pied, vêtu en pauvre, vers Ramleh ; il s’est arrêté le 25 à Saint Jean du Désert, le 26 à Bethléem, le 27 à Jérusalem, le 2 mars à Sichar. Enfin Nazareth, où il arrive, épuisé et méconnaissable le 4 mars à 10 heures du soir. Il y restera jusqu’en 1900.

II.                Filles de Sainte Claire :                                                                                    

Les Franciscains de la Custodie de Terre Sainte furent longtemps les seuls religieux de Nazareth. Quatre Dames de Nazareth vinrent de France les rejoindre en 1855 pour s’occuper d’orphelines. Des Frères de Saint Jean de Dieu, d’origine autrichienne, ouvrirent un hôpital hors de l’agglomération de 1879,. Cinq ans plus tard, un groupe de Clarisses françaises qui n’avaient pu s’établir à Jérusalem débarquèrent à Haïfa avec l’intention de se fixer au pays de Jésus.

Fondation de Nazareth (1884)

C’est le soir du 25 juin 1884 qu’étaient arrivées à Nazareth quatorze Clarisses de Paray le Monial. Elles s’étaient embarquées à Marseille le 8 mai, sur le Scamandre, en compagnie de l’Abbé Gauthey (il deviendra en 1906 évêque de Nevers puis en 1910 archevêque de Besançon), leur chapelain, le Père Camille, un capucin qui serait l’aumônier de la future fondation, et le Comte Anatole de Miomandre, frère d’une des religieuses.

Cet essaim qui comptait six professes, cinq novices, deux tourtières et une postulante était mené par trois femmes remarquables :

-         l’ancienne Abbesse de Périgueux, Mère Elisabeth du Calvaire, une frêle périgourdine (née à Sarlat en 1841, Elise Gaby faillit mourir à sept ans. Aînée de six, caractère ferme mais porté au scrupule, elle entra à 25 ans, malgré les réticences de sa famille et les partis qu’on lui présenta, chez les Clarisses de Périgueux.. Elle fit profession le 2 octobre 1867 sous le nom de Sœur du Calvaire. Elle n’avait que 32 ans lorsqu’elle fut élue Abbesse. Elle souhaitait le retour à la strict observance. Revenue de France à Jérusalem en 1892, elle y mourut la veille du Jeudi Saint 1905), entrée en religion malgré sa famille, qui, après avoir fondé et dirigé le monastère de Paray le Monial (1878) où affluaient les vocations, avait conçu le projet audacieux d’une fondation en Terre Sainte.

-         Son assistante (vicaire), née en 1852 dans la Creuse, Edith de Miomandre, qui s’était enfuie à 2 ans de la maison paternelle d’Orléans pour la rejoindre à Périgueux, avait fait profession en 1878 sous le nom de Sœur Marie-Ange de Saint Michel et l’avait suivie à Paray Le Monial.

-         Marguerite, fille unique du Baron Davillier, née au Havre en 1861, qui venait d’entrer au noviciat sous le nom de Sœur Colette-Isabelle et offrait pour l’entreprise l’immense fortune qu’elle tenait de sa mère.

Après la visite des Lieux Saints, elles furent reçues par le Patriarche latin de Jérusalem, Monseigneur Bracco (Patriarche latin de 1873 à 1889) qui les assigna à Nazareth. Elles s’installèrent dans une toute petite maison près de l’église de l’Annonciation.

Le P. Custode de Terre Sainte leur avait promis un terrain sur la colline du Trémor où les Franciscains avaient construit en 1880 la chapelle de Notre Dame de l’Effroi (c’est à cet endroit que les Clarisses s’installèrent en 1968). Mais des difficultés les obligèrent à s’installer au bas de cette colline, près des aires à battre le blé, sur un terrain que leur vendit la faille Karam. Les maisons en place servirent pour l’accueil, le logement des tourières (nom donné aux Soeurs externes qui communiquent pour le tour avec les Sœur cloîtrées) et la chapelle provisoire.

Par une faveur du Saint Siège, les six Professes et deux novices avaient pu prononcer en août 1885 les vœux solennels (que le Concordat de 1801 avait supprimés). Une autre novice, Sœur Colette, qui avait rejoint sa sœur et marraine, Sœur Béatrix, tomba gravement malade et fit profession avant de mourir, à 19 ans, le 22 novembre, première victime de la fondation.

Il fallut bien du temps et des peines pour tout clôturer, pour déblayer les décombes et nettoyer le couvent, pour défricher et planter le jardin. Lors de son pèlerinage en janvier 1889, Charles de Foucauld ne dut rien remarquer de tout cela.

Fondation de Jérusalem (1888)

Mère Elisabeth du Calvaire, Abbesse de Nazareth n’avait pas renoncé à s’établir à Jérusalem. L’arrivée de France d’une jeune sœur, Sœur Claire, qui devait fournir les premiers fonds de ce projet, lui parut un signe du ciel. Sœur Claire et cinq novices partirent donc, le 1er mai 1888, pour la Ville Sainte où elles ne trouvèrent qu’un local provisoire, infesté de vermine, dans le quartier juif.

Hélas, peu de temps après, Sœur Claire, revenue à Nazareth pour sa profession, fort affectée par le décès de sa sœur Gabrielle, mourait d’une congestion cérébrale. Il fallut la remplacer par deux professes et Mère Elisabeth décida de se rendre elle-même à Jérusalem, en novembre 1889.

C’est ainsi, que Mère Saint Michel, jusque là vicaire et maîtresse des novices, prit sa succession comme Abbesse aux élections de 1890.

La Communauté de Nazareth en 1897                                                                                        

1)      L’Abbesse : Mère Marie-Ange de Saint-Michel (1852-1940)

L’histoire du Monastère de Sainte Claire se confond, à ses origines, avec celle de cette religieuse qui y passa plus d’un demi-siècle, en fut l’Abbesse pendant 38 ans et y mourut le 9 décembre 1940. Son esprit de pauvreté et de mortification n’excluait pas la joie franciscaine ni les petites attentions pour ses filles.

 Elle avait séjourné de mars à juillet 1896 à Jérusalem, auprès de Mère Elisabeth, pour que le nouveau monastère puisse bénéficier de l’héritage d’une de ses cousines, Madame de la Martinière.

C’est elle qui accueillit le Frère Charles en mars 1897 et qui eut très vite l’intuition de sa quête intérieure. Plus tard, elle aimait dire : « Oh ! personne ne m’a jamais fait autant de bien que le Père Charles ! »

De son côté, Frère Charles témoignait toujours une très haute estime et vénération pour notre Révérende Mère. Il lui obéissait comme un religieux à son Supérieur et lui confiait ses projets.

2)      Les Sœurs tourtières qui vivaient hors clôture.

Elles étaient trois : Sœur Marthe, Sœur Marie et Sœur Marie-Fidèle (née Kattan, à Béthléem, en 1873, professe en 1896, morte en 1946). C’est avec elles que le Frère Charles avait affaire. Il lui arrivait de les accompagner au dehors ou de les remplacer. Il faut y ajouter une postulante de 27 ans, Sœur Marie-Salomé (née à Damas en 1870, morte en 1945).

3)      Une vingtaine de sœurs cloîtrées qu’il ne vit jamais :

-        des écoutantes qui devaient accompagner l’Abbesse au parloir, derrière grille et rideau : Sœur Saint-Bernard, Sœur Marie-Antoine, ou Sœur Assumpta.

-       Les autres à qui il envoyait des images ou, plus tard, des lettres : Sœur Sainte-Anne du Saint Cœur, Sœur Saint-Joseph du Sauveur, Sœur Saint-Paul, Sœur Marie-Claire, Sœur Marie Joseph du Saint Cœur, Sœur Saint François, Sœur Saint Pierre, Sœur Béatrix, Sœur Saint Raphaël, Sœur Saint Gabriel de l’Annonciation, Sœur Anne-Marie (converse)….

24 sœurs devront s’exiler à Malte en 1914. Sœur Marthe, infirme, y mourra, le 31 décembre 1917. Sœur Saint Jean y restera, en 1919, avec Marie Marie-Joseph du Saint Cœur comme Abbesse Fondatrice. Sœur Marie de Jésus aura le même rôle à Alexandrie. Les autres reviendront d’exil en 1919.

Après la mort de Mère Elisabeth, Jérusalem aura successivement, pour Abbesses Sœur Saint Pierre (1905-1912) et Sœur Colette Isabelle (1912-1924). Sœur Bernard succèdera à Mère Saint Michel à Nazareth de 1928 à 1937.

III.             Installation

En quittant la Trappe, Frère Marie-Albéric, qui a toujours préparé minutieusement ses voyages, s’en va comme à l’aventure, décidé à laisser Dieu le mener, et à l’aimer de plus en plus. Il ne sait rien encore de la vie qui l’attend dans ce village où il retourne.

Les premiers jours :

Ce fut le 4 mars 1897 que le Frère Charles arriva à Nazareth, vers les 1à heures du soir, à la Casa Nova des pèlerins. Mère Sainte Anne témoigne :

« Harassé de fatigue, les pieds en sang par le frottement des brides de ses sandales, et sans avoir pris de nourriture, il avait fait le trajet de Jérusalem à Nazareth à pied par la Samarie (environ 175 kilomètres), dans un accoutrement qui l’aurait pu faire prendre pour le plus pauvre des pauvres. Mais, le frère Jean, alors Directeur, ne se laissa pas tromper par le déguisement du voyageur… Il le reconnut, et se ressouvint de ce grand et noble seigneur, pieux pèlerin qui, quelques années auparavant, avait laissé partout sur son passage de si généreuses aumônes. Il l’accueillit très cordialement, et lui fit prendre malgré tous ses refus, la nourriture qui lui était nécessaire.

«Le lendemain matin, ayant appris par le Frère Hôtelier, que ce jour-là, il y avait fête chez les Clarisses en l’honneur de leur Glorieuse Réformatrice, Sainte Colette, avec Messe Solennelle, Exposition du Très Saint Sacrement toute la journée et Salut, le Frère Charles fut ravi de pouvoir passer sa première journée à Nazareth aux pieds de Jésus-Hostie. Il s’y rendit donc et resta devant le Tabernacle jusqu’à midi, dans une profonde adoration.

« La chapelle provisoire (l’église conventuelle était en projet. La chapelle du haut, ouverte au public, imposait aux Clarisses de longs déplacement. En cas de pluie, le chemin était glissant et elle se couvraient la tête de sacs de jute pliés en forme de capuchons. L’oratoire du bas, dans l’angle Sud-est du cloître, servait pour les Complies et l’Adoration ; le Frère Charles eut parfois à y accompagner le prêtre qui devait renouveler la Sainte Hostie) était très exiguë ; quelques femmes accroupies à terre selon l’usage du pays, se trouvaient là, et voyant cet inconnu dans son ridicule costume, ne se gênèrent pas pour faire leurs réflexions et rire à leur aise de celui qui priait là. Lui, qui avait habité l’Algérie, parlait l’arabe ; il comprit donc toutes leurs allusions, et remercia Dieu dans son âme, jubilant de ces premières humiliations qu’il était venu chercher de si loin pour imiter son Maître Bien-Aimé.

«A onze heures, entendant sonner la cloche, il comprit que c’était l’heure du dîner de la communauté ; il s’approcha discrètement de la sœur tourière et lui dit : « Vous pouvez aller dîner, ma sœur ; moi, je vais rester près du Bon Dieu pour vous remplacer ». Sœur Marie-Fidèle, toute interdite, n’osa pas dire « non », mais par la fenêtre fit le guet et surveilla l’inconnu… En voyant le va-et-vient de la sœur, Frère Charles comprit ; par la suite, il lui demanda un jour : « N’est-ce pas que vous aviez peur que je vole l’ostensoir ?... » La sœur se mit à rire : elle ne pouvait nier.

Frère Charles s’étant ouvert au Père Gabriel Voisin de son désir de se fixer au pays de la Sainte Famille, comme pauvre serviteur dans quelque communauté, ce Franciscain alors aumônier des Clarisses, lui proposa leur Monastère (c’est au Mont Thabor qu’il l’aurait rencontré, après la confession). Il vint donc s’offrir à la Mère Abbesse, Marie-Ange de Saint Michel. Notre témoin continue :

«Quand Sœur Marthe, l’une des tourières, prévint la Révérende Mère qu’on la demandait au parloir, celle-ci posa quelques questions sur l’inconnu. La sœur souligna le ridicule de son costume, ajoutant : « Oh ! si vous voyiez, ma Révérende Mère, il a sur la tête un bonnet blanc qui lui tombe sur les oreilles… ! » (lui-même l’avait confectionné et cousu à très grands points avec de la ficelle). Le reste du costume allait de pair : un ridicule pantalon bleu en coton et un gilet de même couleur que sa tunique de Trappiste.

A la première entrevue, le Frère Charles ne parla que pour dire le strict nécessaire, et répondre, comme toujours du reste, aux questions qui lui furent posées. La Révérende Mère lui demandant des nouvelles de sa santé, il répondit : « Comme ci, comme ça… », affectant de paraître ignorant et sot.

Les conditions d’admission comme serviteur de la communauté furent vite fixée et acceptées, dès le 10 mars : il ne voulais pas de gages ; comme nourriture, un seul morceau de pain sec à midi et le soir. La Révérende Mère insista mais inutilement, pour lui faire accepter au moins une soupe à midi. La seule chose qu’il demandait, c’était « d’avoir un peu de temps pour prier ».

«Malgré le ridicule de son costume et les efforts qu’il faisait pour se déguiser et cacher sa condition, la Mère soupçonna de suite dans le nouveau serviteur du Monastère, une « grande âme » : son langage et ses manières distinguées le trahissaient malgré lui. Le soir de ce jour, à l’exercice du mois de Saint Joseph, elle ne manqua pas de remercier le chef de la Sainte Famille de leur avoir envoyé un « saint ».

La cabane à outils :

La communauté avait à proximité un petit terrain sur lequel se trouvait une maison que venait de quitter Monsieur de Miomandre, vice-consul de France, le frère de l’Abbesse. Le frère Charles y logea quelques jours : on lui donna une paillasse de clarisse qu’il porta sur son dos avec peine, et une misérable couverture ; Comme l’on s’en excusait, il répondit joyeusement : « Oh ! ma sœur, je n’en n’ai jamais eu de si belle ! ».

Bientôt il remarqua, tout près, une cabane où l’on gardait des outils. Il demanda qu’on lui laisse ce pauvre réduit où tout manquait. On rangea les outils dans la maison et il s’installa alors dans son petit ermitage de « Notre Dame du Perpétuel Secours », comme il l’appellera désormais. Mais bientôt il fera disparaître sa paillasse pour ne prendre son peu de sommeil que sur un petit banc avec une pierre pour oreiller.

Une tenue d’ouvrier :

Ce sont encore les Sœurs qui nous décrivent sa tenue :

«Notre Révérende Mère lui avait fait confectionner par une de nos sœurs, un costume convenable pour remplacer le misérable accoutrement qui le rendait ridicule et méprisable ; il ne le garda pas longtemps, le donna peu de jours après, et supplia notre Mère de lui faire la charité d’une blouse bleue comme celle d’un simple ouvrier, ce qui lui fut accordé. Il y ajouté lui-même une collerette plissée, de même étoffe et cousue à grands points au fils blanc.

« Pour se garantir du froid et de la pluie, on lui avait acheté un grand manteau, comme en portent les gens du pays ; une bande d’étoffe prise sur la largeur, avait servi à faire un capuchon qu’il aimait beaucoup, « parce que, disait-il, avec cela je ne vois plus rien… ». Mais on sait qu’il ne tarda pas à s’en démunir.

«Au début de son séjour à Nazareth, Frère Charles lavait lui-même ses vêtement, mais peu après il consentit à les donner afin qu’ils fussent lavés soigneusement.

            IV – Emploi du temps                                                                                             

Au Monastère des Clarisses :

Dans une lettre à Dom Martin, datée du 29 décembre 1899 à Nazareth et signée Frère Charles, il expose sa vie depuis mars 1897 :

« Pour vous, bien aimé Père, je n’ai rien de caché : je suis depuis mon arrivée en Terre-Sainte, domestique, ou plutôt ouvrier, journalier, chez les Clarisses de Nazareth : j’ai l’indépendance d’un ouvrier, travaillant à me heures et n’acceptant que les travaux que je veux, comme l’ouvrier fils de Marie : je règle mon temps de manière à gagner honnêtement mon pain et je suis le reste du temps devant le Saint Sacrement : les bonnes Clarisses me fournissent du travail, et en guise de paiement me donnent non de l’argent mais tout ce dont j’ai besoin, logement et absolument tout : je ne sors jamais du couvent (il va cependant à la poste turque deux fois par semaine) : je suis comme en clôture et je garde le silence ; c’est le bon Dieu lui-même qui m’a conduit comme par la main ce nid qu’il semblait avoir préparé pour moi. J’y ai trouvé un recueillement, une retraite dont je ne puis assez Le bénir, avec cette pauvreté, cette abjection d’ouvrier si longtemps désirée. Vous voilà au courant de ma très simple vie qui va s’ensevelissant de plus en plus… »

Il ne voit évidemment que les sœurs tourières et seulement pour raison de service ; il n’entendra jamais que la voix des contemplatives, car elles sont cloîtrées. Le silence des Clarisses dans leur monastère et le silence de Frère Charles, hors de la clôture, forment deux îles différentes, ou mieux l’île de la communauté des Clarisses et le tout petit îlot de Frère Charles….

C’est très rarement qu’il rencontrera l’Abbesse, mais jamais seule, en compagnie d’écoutantes qui sont tenues au secret (Sœur Saint Bernard et Sœur Marie-Antoine. Parfois Mère Assumpta selon Mère Sainte Anne). Quand il lui révèle son identité, son passé et sa quête spirituelle (« presque une confession générale », dira Mère Sainte Anne), la communauté n’en saura rien jusqu’à son départ… C’est 37 ans après qu’elle apprendra, par Sœur Marie-Antoine, que le Frère Charles disposait d’une double clé pour son adoration nocturne. Les tourières : Sœur Marie-Fidèle et Sœur Marthe, n’en avaient rien su…

            V – Vie intérieure

En guise de gages, Charles de Foucauld avait demandé aux Clarisses de lui laisser du temps pour prier. Les menus services qu’il rendait à la communauté lui laissaient de longues heures pour méditer, se former par la lecture et répondre à ses correspondants.

Des méditations écrites :

Une partie importante des écrits spirituels du Père de Foucauld datent des trois années qu’il a passé à Nazareth de 1897 à 1900. L’écriture est ferme, fine et serrée, à l’encre noire ou violette, parfois au crayon.

C’est surtout le soir qu’il écrit, dans sa cabane en planches, ou la nuit au pied du Saint-Sacrement, parfois à l’aube. Ces notes forment aujourd’hui une dizaine d’ouvrages regroupés selon les sujets en quatre parties :

1)      Des méditations liturgiques

2)      Des méditations bibliques

3)      Des notes

4)      Des écrits divers

Des retraites :

1)      En 1897, du 5 au 15 novembre à Nazareth

2)      En 1898, du 14 au 21 mars à Ephrem (Taybeh)

3)      En 1899, du 20 mars au 21 mai à Nazareth

4)      En 1900, les 25 et 26 avril à Nazareth

 

VI – Eucharistie

Levé à deux ou trois heures du matin, Charles de Foucauld prie du matin au soir, même dans son travail. Rien d’extraordinaire ni de compliqué. Sa prière est très simple : un regard vers l’Hostie, une adoration de chaque instant, une continuelle union d’âme avec Jésus.

Au pied de Jésus Hostie :

Les Clarisses ont gardé du Frère Charles le souvenir de son exceptionnelle assiduité au pied du Saint Sacrement :

« Lorsqu’on ne lui indiquait pas un travail à faire, il passait tous ses instants dans une profonde adoration aux pieds de Jésus Hostie. Le principal emploi de Frère Charles fut de s’occuper de la sacristie et de servie la sainte Messe chaque matin. Avec quel amour et quel respect il s’en acquittait… Son respect et sa foi se reflétaient dans tout son être.

Tous les dimanches invariablement et plusieurs fois dans la semaine, lorsque le Saint Sacrement était exposé, Frère Charles ne quittait pas la chapelle de toute la journée, sauf pour le petit moment où il prenait son morceau de pain sec avec de l’eau. Il se tenait à genoux constamment, ou debout lorsqu’il était fatigué. Ses yeux ne quittaient pas l’Hostie. Les sœurs tourières avaient remarqué que parfois, lorsque le soir arrivait, la fatigue l’emportant, il  appuyait un peu sa tête sur le haut de la stalle.

Ebloui par le maître :

A force de fixer l’hostie, le Frère Charles est fasciné par Jésus…

L’ascèse rigoureuse à laquelle il s’astreint est inséparable d’une intense vie mystique qui se manifeste par la ferveur de sa contemplation, sans qu’il faille sans doute parler d’apparition et de ravissement en rigueur de terme. Il exulte au matin de Pâques 1898, face au tabernacle :

« Moi aussi je suis à vos pieds. Moi aussi, je vous vois ressuscité… Et vous ne m’avez pas seulement apparu : vous ne m’avez pas seulement donné vos pieds à baiser : vous m’avez serré dans vos bras comme la très Sainte Vierge… Et vous êtes toujours là, toujours devant moi. Oh ! Que je suis heureux !... Jésus mon Bien-Aimé, vous êtes devant moi, ressuscité… et vous ne mourrez plus…  Vous, qui êtes là devant moi, vous êtes bienheureux pour l’éternité… Que cela est doux de vous voir ! de vous regarder… Mon bonheur, c’est surtout le vôtre : le bonheur du ciel, c’est surtout qu’on vous aime et qu’on vous voit heureux… ».

Il jouit, semble-t-il d’une grâce spéciale, celle d’une intimité à la fois transparente et charnelle avec Jésus… C’est une expérience très intense, si l’on tient compte de sa scrupuleuse honnêteté intellectuelle et que, nulle part ailleurs, on ne trouve la moindre trace de bizarrerie, de déséquilibre ou de goût de l’extraordinaire… On contraire, il se fait tout petit et « s’exprime avec le ravissement d’un être très jeune, offert sans restriction et sans préjugé à Celui qu’il aime… ».

La montée au Thabor :

Cependant il arrivait que l’on mît parfois sa vertu à l’épreuve :

Sachant que le plus grand sacrifice qu’on pouvait imposer à Frère Charles était de quitte Jésus-Hostie, notre Révérende Mère voulut voir jusqu’où irait son obéissance. Le 6 août, fête de la Transfiguration de Notre Seigneur, le Saint-Sacrement était exposé dans notre chapelle. Notre Mère appela la sœur tourière et lui dit : « Veuillez, s’il vous plaît, dire à Frère Charles, qu’après le dîner, il faut absolument qu’il monte au Thabor ». La chaleur était torride et, de plus, les habitant de Nazareth et des environs, avaient l’habitude de se rendre sur la sainte Montagne pour y danser et y faire des cavalcades en signe de réjouissance, ce qui n’était pas pour plaire au serviteur de Dieu. Le Frère Charles, en entendant l’ordre d’aller au Thabor, dit à la sœur timidement : « Ma Sœur, je ne sais pas le chemin ». « On vous le montrera » dit-elle, et sortant sur la route, la sœur lui montra par où il lui fallait passer.

« Midi sonne, Frère Charles songeait à exécuter l’acte d’obéissance qui lui était demandé, offrant à Jésus-Hostie le douloureux sacrifice de Le quitter… Un coup de cloche annonce l’arrivée de la Révérende mère qui dit aussitôt à Sœur Marthe : « C’est maintenant qu’il faut que Frère Charles mont au Thabor » ; elle déposa dans le tour une petite échelle en carton, sur laquelle était marqués des numéros indiquant les stations d’arrêt et les vertus à pratiquer pour gravir et descendre la sainte Montagne, pour la Gloire de Dieu et le salut des âmes.

La sœur, qui jusqu’alors avait réellement cru u’il s’agissait d’un message urgent à envoyer au Thabor, appela Frère Charles en souriant et lui remit la minuscule échelle, disant : « Voilà, mon Frère, une échelle pour monter au Thabor ». Frère Charles rit de bon cœur et remercia de pouvoir si rapidement faire l’ascension de la sainte Montagne, puis retourna fort joyeux à son poste d’amour, au pied du Saint-Sacrement.

Un grand désir :

La communauté lui témoignait de ce fait une grande confiance. Un secret n’a été dévoilé que trente-cinq ans plus tard par les compagnes de parloir de l’Abbesses :

« Avec l’autorisation du Père Gabriel Voisin, Franciscain, Confesseur et Aumônier de la communauté, notre Révérende Mère accorda à Frère Charles l’immense faveur de passer la plus grande partie de ses nuits en adoration au pied du Tabernacle. Ces heures passées ainsi dans le profond silence de la nuit en tenant compagnie au Prisonnier d’amour, était pour son âme une douceur infinie. Pour cela, on lui procura une double clef des portes, pour entrer et sortir le plus discrètement possible, car il fallait absolument que personne ne s’en aperçût. De fait, jamais nos sœur tourières ne soupçonnèrent la chose ».

Dans un entretien, Frère Charles avait confié un jour à la Mère Abbesse, en parlant de ses parents, que dans une de ses actions de grâces après la Sainte Communion, sa mère avait entendu distinctement ces paroles de Notre Seigneur : « Si tu sais bien le guider, il deviendra un grand saint ».

            VII – Humilité                                                                                                                          

La vie du Père du Foucauld à Nazareth est sans doute l’époque la plus étrange de son existence. C’est la solitude dans l’abandon complet des créatures, mais c’est la solitude bien douce. Nazareth est une préparation à le plus grandes austérités et à de plus grands sacrifices. C’est aussi la joie, la réalisation d’un idéal. Mais cet idéal pourrait-il durer, alors que des rumeurs indiscrètes sur sa véritable identité sont venues le troubler et le compromettre ?

Entre la vie cénobitique de la Trappe et la vie donnée aux autres à Béni-Abbès et à Tamanrasset, il lui a fallu passer par la vie érémitique de Nazareth. Deux phrases qu’il reprend résument toute sa vie durant son séjour à Nazareth : « Je veux passer obscur sur la terre comme un voyageur dans le nuit », et aussi : « Jésus a tellement pris la dernière place, que personne n’a pu la lui ravir »

Vie cachée :

Naïvement le Vicomte de Foucauld pensait pouvoir se cacher : avec quelle amertume ne se plaint-il pas d’avoir été découvert ! Quand il crut devoir revenir en France, on a pu penser que c’était parce que l’on connaissait sa retraite et qu’il pourrait devenir pour les pèlerins un objet de curiosité ?

Par contre, peu après son arrivée au Monastère, lorsque la Mère lui demanda, en tout discrétion et sous le secret, quelques renseignements sur sa condition et les motifs qui l’avaient amené à Nazareth, il répondit simplement et se fit connaître en toute sincérité. Dès ce jour, il y eut entre ces deux âmes, réciprocité de sentiments, même idéal de perfection, même amour de la vie cachée, abjecte, pauvre, vécue et pratiquée par Jésus, Marie et Joseph

Il écrit de Jérusalem au Père Jérôme : « Nul ne me connaît si ce n’est l’Abbesse ». Une autre fois, de Nazareth : « Quand vous m’écrirez, mettez sur l’adresse au lieu de Charles de Foucauld, Frère Charles de Jésus ».

La pensée de la mort :

C’est à Nazareth le 6 juin 1897, jour de Pentecôte, qu’il note :

« Pense que tu dois mourir martyr, dépouillé de tout, étendu à terre, nu, méconnaissable, couvert de sang et de blessures, violemment et douloureusement tué… et désire que ce soit aujourd’hui… Considère que c’est à cette mort que doit aboutir toute ta vie.

Et, à la première ligne du carnet qu’il portait sur lui, ce memento : « Vivre comme si tu devais mourir martyr aujourd’hui ».

            VIII -  Partage                                                                                                

Une charité attentive :

« Un dimanche, trois pauvres vinrent implorer la charité du Monastère. Frère Charles, ému de compassion à la vue de leur misère, à l’exemple de Saint Martin, se dépouilla avec joie pour leur venir en aide ; à l’un il donna sa tunique, aux deux autres il partagea son manteau.  Mais il fallait nécessairement faire un assez bon travail pour que le vêtement divisé, changeant de forme, pût aller convenablement. Il appela Sœur Marthe et la pria de bien vouloir faire le nécessaire : « Travail urgent » dit-il, car les trois miséreux devaient revenir le lendemain. La sœur s’excusa disant que c’était dimanche. « Oh ! cela ne fait rien, reprit-il, je prends le péché sur moi ! ». Et il l’exhorta avec tant d’insistance que le sœur, bon gré mal gré, dut s’exécuter. Pendant ce temps, il resta là en contemplation, encourageant de son mieux la sœur dans son acte de charité. On sentait si bien qu’il ne voyait que Notre Seigneur dans la personne du Pauvre. Il faut en avoir été le témoin pour se faire une idée de l’amour et du culte qu’il avait envers les déshérités de ce monde…

L’accueil des plus petits :

Lorsque les sœurs tourières devaient s’absenter, c’était Frère Charles qui les remplaçait :

Il s’installait dans la petite cour, toujours en face de la chapelle, occupé à un travail quelconque. Si quelque pauvre venait solliciter l’aumône, il allait prendre un morceau de pain pour le lui donner. Quand les sœurs revenaient, à leur question : « Quelqu’un est-il venu ? » « Oui, le Petit Jésus est venu » disait-il si c’était un enfant, ou « la Sainte Vierge» ou « Saint Joseph », si c’était une femme ou une homme.

Ce qu’il ne disait pas, c’est qu’il prélevait sa nourriture, cachant soigneusement dans une boîte en fer blanc, les quelques figues ou raisins secs qu’il acceptait le dimanche pour les donner à l’occasion ou, lorsqu’il se trouvait seul, aux petits enfants de Nazareth. Ayant été aperçu un jour par une voisine, elle s’empressa, dès l’arrivée des sœurs tourières, de les prévenir que l’homme qu’elles avaient chez elles distribuait des figues, des raisins secs et des amandes aux enfants… Ainsi furent découvertes la charité et la mortification de Frère Charles. A midi et le soir, lorsqu’il se rendait à son ermitage pour aller manger son morceau de pain sec, nul doute que plus d’une fois, il a dû le donner à quelque pauvre qu’il avait rencontré ou qui l’avait sollicité.

Très délicat et poli comme un gentilhomme, il savait s’accommoder des circonstances.

Saint Didace était le patron de nos sœurs converses. La cuisinière, pour faire fête à la communauté, avait fait ce jour-là quelques beignets de pâte à l’huile ; elle désirait vivement que Frère Charles y goûtât ; elle lui fit donc demander par la Père Portière s’il voudrait bien en accepter sa part. Toujours aimable, il répondit simplement : « Eh ! bien, oui, pour faire plaisir à la sœur, j’en mangerai ». C’est ainsi que les saints s’abstiennent parfois de mortifications pour faire rayonner par l’édification, une excellente vertu : la charité envers le prochain.

Don total de soi :

En s’offrant à la communauté des Clarisses, le Frère Charles ne demandait que du pain et de l’eau. Il ne sentait pas le besoin de la soupe qu’on voulait y ajouter (il écrit à l’Abbé Huvelin : les jours de fête et les dimanches, je prends les mêmes repas que les Clarisses, café noir le matin, dîner à midi, collation le soir… Les autres jours, je vis de pain… 16 janvier 1898). Comme « gages », il ne demandait qu’un peu de temps pour prier ! A ce régime, il finit par maigrir et s’affaiblir de façon inquiétante (il parle de cette faiblesse à sa cousine, le 17 mars 1900). Aussi, la Révérende Mère le forçat à accepter, chaque jour, un litre de lait qu’on lui remettait dans une bouteille.

Après son départ, une pauvre femme, mère de nombreux enfants, vient demander de ses nouvelles. A la question un peu méfiante d’une tourière, elle répondit : C’est qu’il me donnait tous les jours un litre de lait ! Incrédule, la sœur lui montra un panier de bouteilles vides où elle reconnut aussitôt les deux bouteilles qui avaient servi à tour de rôle à ce manège…

            IX – Montées à Jérusalem

A partir de juillet 1898, cette vie, si régulière et si calme, devint plus instable. Commence une période non seulement de déplacements mais de difficultés diverses : le 8 juillet il part pour Jérusalem ; il y retourne le 11 septembre, puis se rend à Akbès, près de la Trappe qu’il avait quittée en 1896 pour obtenir que le Frère Pierre, qui en était sorti, s’associe à lui pour suivre la Règle des Ermites du Sacré Cœur. De retour à Jérusalem le 4 octobre 1898, il ne revint à Nazareth que le 20 février 1899 ; les mois d’avril et de mai 1900 sont occupés par les tracas dûs au projet d’acquisition du Mont des Béatitudes, où il rêve de s’établir ermite ; la fin de juin 1900 est prise par un nouveau séjour à Jérusalem où il est éconduit par Monseigneur Piavi, patriarche latin de Jérusalem , (Patriarche de 1889 à 1905. Il avait été Délégué à Beyrouth quand s’était fondée Akbès), auquel il a soumis son projet de Règle. En août, après un nouveau passage dans cette ville, Charles de Foucauld s’embarque le 8 à Jaffa pour Marseille où il arrive le 16.

Aller-retour de juillet 1898 :

La Mère Elisabeth du Calvaire, Abbesse de Jérusalem, voulait juger par elle-même de cet homme qui vivait à l’ombre des Clarisses de Nazareth, craignant qu’elle ne se fassent illusion. On trouva donc un prétexte pour le lui envoyer, avec une lettre. Frère Charles se mit en route le 7 juillet, seul, à pied, refusant toute monture, toute provision, déclarant qu’il voulait mendier en chemin comme un pauvre.

Les Sœurs tourières lui indiquèrent vaguement la route : « Il y a çà et là des poteaux télégraphiques ». Cela me suffit, dit-il. Il fit en deux jours un trajet qui en demandait quatre (il imagine la Sainte Famille, en route pour Bethléem, faisant étape à Zababdeh, Naplouse et Ramallah). De mauvaises sandales lui blessaient les pieds. Comme il arrivait la nuit tombée, il ne voulut pas déranger la communauté et passe le reste de la nuit, assis par terre, près du mur de clôture.

Frère Charles fut reçu le lendemain par la Révérende Mère Elisabeth du Calvaire, qui, après quelques instants d’entretien avec lui, comprit à qui elle avait à faire.

Pendant les quatre jours qu’il passa à se reposer, il édifia profondément l’Abbesse et toute la communauté. Il refusa de loger dans les appartements de l’aumônier et préféra une sorte de hangar dans la cour, non loin d’un gardien noir et de sa femme… La Mère lui suggéra de rester à Jérusalem et de se chercher un compagnon… Mais il regagna promptement Nazareth.

Séjour de septembre 1898 à février 1899 :

Il avait appris pendant l’été que le Frère Pierre, un frère convers d’Akbès, venait de quitter la Trappe. Il écrivit à l’Abbé Huvelin son intention de se l’attacher comme disciple. Il songeait aussi à rendre service aux Clarisses de Jérusalem dont le couvent était loin de la ville. On lui confia une caisse de fruits pour qu’il prenne un cheval. Il se mit en route le 11 septembre.

Le 20 septembre, avec un compagnon, il se mit à la recherche du Frère Pierre retiré dans sa famille (orthodoxe). Mais celui-ci refusa de le suivre. D’Alexandrette, il écrit sa déception à sa cousine : « J’ai trouvé la petite brebis, mais elle n’a pas voulu suivre… elle a quitté la Trappe, mais ne veut pas rentrer dans la vie religieuse, pour ne pas quitter sa mère… je reste donc dans ma solitude.

Ma vie à Jérusalem sera exactement celle de Nazareth, plus solitaire encore, car le couvent est à 2 kilomètres de la ville, ma maisonnette (en planche vertes) est adossée au mur de clôture : elle a trois côtés en planches et le quatrième est formé de grosses pierres de la clôture… Je serai moi-même comme dans une clôture. De ma porte, je vois Gethsémani, le mont des Oliviers, le Cénacle, le Calvaire et notre cher Béthanie… ».

Il revint alors à Jérusalem le 4 octobre et y resta jusqu’au 20 février 1899, au service de la communauté. Il reprit une vie intégralement semblable à celle de Nazareth.

Devant les difficultés matérielles où se trouvaient les Clarisses, il songea à rentrer en France pour quêter en leur faveur. L’Abbé Huvelin s’opposa fermement à ce projet.

Un « bon vieux Dominicain », le Père Meunier, partait le 20 février pour Nazareth où il allait prêcher la retraite des Clarisses. Charles de Foucauld l’accompagne en bateau de Jaffa à Haïfa, invité par les Sœurs à récupérer son enclos dont la propriété leur était contestée.

Il s’y réinstalle et y fait retraite jusqu’à la Pentecôte 1899.

Voyage-test de juin-juillet 1900 :

Avant Pâques 1900, le Frère Charles se recueille. Le 26 avril, après une nuit entière d’adoration, il rédige une lettre où il justifie son départ de Sainte Claire pour une vie d’ermite prêtre sur le Mont des Béatitudes.

Le 1er juin 1900, il écrit au Père Abbé Général, Dom Sébastien Wyart : « J’irai dans quelques jours  à Jérusalem demander à Son Excellence Monseigneur le Patriarche, à l’occasion de la fête du Sacré-Cœur de Jésus, l’autorisation de vivre en ermite en Galilée, d’y établit, s’il plaît à Dieu de m’envoyer des compagnons, une petite fraternité vouée à plaît à Dieu de m’envoyer des compagnons, une petite fraternité vouée à l’adoration perpétuelle du Saint-Sacrement en même temps qu’à la vie cachée et pauvre de Jésus, et la faveur de me conférer l’Ordination Sacerdotale. Je viens vous demander de faire écrire, si vous le voulez bien, deux lignes à Monseigneur le Patriarche –directement à lui- car il a besoin de savoir si ma conduite durant les sept ans que j’ai passé dans l’Ordre de Cîteaux ne me rend pas indigne des grâces que je demande ».

Sa décision prise, il se met en route pour Jérusalem, le 11 juin. Après avoir réglé le prix du Mont des Béatitudes (12.000 F) et fait une semaine de retraite, il entend la messe et communie au Calvaire, le 22 en la fête du Sacré-Cœur, puis se présente à Monseigneur Piavi, le Patriarche latin, dans sa tenue de voyage : les pieds en sang, le visage boursouflé, les habits troués… Il veut lui soumettre son projet de Fraternité sur le Mont des Béatitudes et lui demander la prêtrise. Mais il est éconduit « lestement » et prend ce congé, le cœur en paix, comme le signe de la volonté divine. Il rentre à Nazareth le 4 juillet et attend, dans le doute, des nouvelles de l’Abbé Huvelin…

Dernier passage (juillet-août 1900) :

Frère Charles de Jésus demande à sa cousine de lui écrire à Nazareth alors qu’il avoue à sa sœur qu’il est peut-être « sans le savoir » prêt à se rendre en France… De fait, il reprend la direction de Jérusalem avant la fin juillet, sans doute pour régler des questions de terrains. Il est le 22 à Béthanie pour la Sainte Madeleine (cf. lettre au Père Jérôme du 1er août) et, sans avoir pris connaissance de la lettre arrivée à Nazareth qui lui conseille de rester.

            X – Sacerdoce et Mission                                                                                            

Au fil de ses méditations et de sa correspondance, le Frère Charles laisse peu à peu tomber ses préventions contre le sacerdoce.

Les deux Abbesses des Clarisses vont lui démontrer que l’ordination est plus qu’un bonheur : une identification plus poussée à Jésus et sa mission de Sauveur.

Serveur indigne :

Il a trouvé à Nazareth la vie plus pauvre et obscure qu’il cherchait. Son amour de la pauvreté et des humiliations le rapprochait de Saint François.

Ce n’est pas qu’il sous-estime le sacerdoce, mais il s’en juge indigne.

C’est au cours d’un séjour prolongé à Jérusalem (octobre 1898 à février 1899) que l’Abbesse des Clarisses, Mère Elisabeth du Calvaire, s’efforça de lui démontrer « toute la gloire qu’il procurerait à Dieu s’il consentait à recevoir les Saints Ordres ». Elle insista, pria, fit prier sa communauté. Il avait approfondi dans ses études la valeur du sacrifice de la messe. Il commença alors à entrevoir pour lui la possibilité de mener une vie sacerdotale pauvre et humble en demeurant l’aumônier effacé des religieuses de Sainte Claire.

Une parole qui touche :

C’est à Nazareth que le Frère Charles décida d’être prêtre. En 1900, le Pèlerinage Français de Pâques (il devait durer 53 jours), dirigé par les Assomptionnistes, visita le monastère de Nazareth où le Frère Charles était revenu depuis un an. A la chapelle, un saint prêtre, le Père Bailly semble-t-il, prêcha aux pèlerins sur « ce que vaut une Messe », avec tant d’ardeur, de conviction, que les Sœurs, plus de cinquante quatre ans après, semblaient encore entendre sa voix.

Frère Charles, retiré dans un coin de la chapelle, était tout yeux et tout oreilles pour écouter le prédicateur. Que se passa-t-il dans son âme ? Dieu seul le sait, mais nous pouvons dire en toute vérité, qu’il se servit de la parole de ce prêtre pour manifester Sa Sainte Volonté à Frère Charles et l’attirer définitivement au sacerdoce, afin d’accomplir la mission à laquelle Il le destinait. Le serviteur de Dieu aspirait depuis longtemps à cette immense faveur, mais son humilité profonde l’en faisait se trouver indigne. L’Esprit Saint avait parlé, il n’y avait plus de doute dans son âme.

Dès le lendemain, il demanda à voir la Révérende Mère et lui dit : « Ma Révérende Mère, avez-vous entendu hier, ce que vaut une messe, le prix d’une Messe ? ». Alors, il lui fit connaître sa détermination de recevoir au plus tôt les saints ordres (il date sa décision au 25 avril, fête de Saint Marc) et en informa ensuite son directeur, l’Abbé Huvelin…

Les Petits Frères du Sacré-Cœur de Jésus :

Le 14 juin 1896, le Père Marie-Albéric (son nom à la Trappes) terminait à Akbès la rédaction de son premier projet de congrégation religieuse. Ce texte peu réaliste parlait des Petits Frères de Jésus. C’est en juin 1899, à Nazareth, pour la fête du Sacré-Cœur qu’il acheva sa nouvelle règle. Il ajoute à la Règle de Saint Augustin les Constitutions et le Règlement des Petits Frères de Jésus. Ils devraient pratiquer une rigoureuse pauvreté et donner la première place, en clôture, à la prière et à l’adoration du Saint Sacrement.

La Révérende Mère et les Clarisses eurent connaissance de ce projet qui donnait curieusement à la vie cloîtrée et à l’imitation de la vie cachée de Jésus à Nazareth une portée missionnaire.

L’affaire du Mont des Béatitudes :

Le Mont des Béatitudes attirait puissamment le Frère Charles. Vers le mois d’avril 1900, l’agent de la Custodie de Terre Sainte, Monsieur Lendle, lui parla d’une possibilité d’achat : cette perspective de reprendre aux Turcs ce terrain et de le remettre aux Franciscains pour y élever un sanctuaire attira son attention. Il fit des démarches pour l’acquérir et s’y établir avec l’agrément de la Custodie.

Grâce à la somme prêtée par son beau-frère pour acquérir le terrain, Frère Charles demanda à Monsieur Lendle de faire l’achat du Mont des Béatitudes. (Cette somme de 12.000 francs ne fut jamais rendue. Charles de Foucauld, malgré les efforts de Monsieur Lendle pour récupérer l’argent en revendant le terrain, fut amené à le céder gracieusement en 1906 à la Custodie). Il partir alors pour Jérusalem afin d’obtenir du Patriarche Latin, Monseigneur Piavi, l’autorisation de recevoir les Saints Ordres, d’élever un oratoire sur le Mont et d’y vivre dans l’adoration du Saint-Sacrement.

En voyant se présenter ce pauvre homme, si misérable et brûlé de soleil, le Patriarche crut avoir devant lui un déséquilibré. Il écouta l’étrange visiteur et le renvoya en lui disant : « Nous y réfléchirons ».

Malgré ce refus, dans une grande paix, très content et sans aucune peine, il revint à Nazareth et envisagea de nouveau de se préparer aux ordinations à Notre Dame des Neiges.

En mai 1899 il avait pris le nom de Charles de Jésus. Mais le débat intérieur n’était pas clos.

Il décida de partir pour la France en août 1900.

            XI – Les liens du cœur :                                                                                        

Alors qu’il semblait y avoir trouvé le havre d’oubli et de paix auquel il aspirait, le Frère Charles quitte Nazareth sans avoir reçu l’avis de l’Abbé Huvelin.

Son premier souci va être de se préparer au sacerdoce avec le soutien des Trappistes. Puis, ordonné prêtre, il va chercher un autre ermitage auprès des « populations infidèles » les plus délaissées. Ses souvenirs du Maroc vont l’orienter vers les postes militaires du Sud-Oranais (lettre du 23 juin 1901 à son ami H. de Castries qui avait publié en 1896 : L’islam, impressions et études).

Cependant il n’oublie pas Nazareth. Non seulement il garde une profonde reconnaissance aux Clarisses qui ont su si bien accompagner sa recherche, mais c’est toujours la vie cachée de Jésus qui reste son objectif.

De leur côté, les Sœurs continueront à lui écrire et à l’aider de leur mieux jusqu’au jour de février 1917 où elles apprendront sa mort sanglante à Tamanrasset, le 1er décembre 1916. Elles garderont alors avec vénération les souvenirs de sa présence édifiante à l’ombre de leur monastère.

OUVRAGES  CONSULTES :

1)       Œuvres de Charles de Foucauld :

-          Le Modèle Unique. Lyon 1929

-          Ecrits spirituels de Gigord, Paris 1937

-          Chauleur. Lettres inédites Foucauld – Mère Saint Miche Saint Paul, Paris 1946.

-          Correspondance Foucauld – Huvelin. Desclée, Tournai 1957

-          Lettres à Madame de Bondy. Desclée, Paris 1966

-          Lettres à mes frères de la Trappe, cerf. Paris. Tournai 1957

-          En vue de Dieu seul. Nouvelles-Cité. Paris 1973

-          La dernière place, (retraite à Nazareth). Nouvelle-Cité, Paris 1974

-          Crier l’Evangile (retraite à Ephrem). Nouvelle-Cité, Paris 1974

-          P.F.J = Petit frère de Jésus (méditations). Nouvelle-Cité, Paris 1976

-          Voyageur dans la nuit (notes diverses). Nouvelle-Cité. Paris 1979

-          C.F.A = Considérations sur fêtes de l’année. Nouvelle-Cité, Paris 1987

-          J.F. Six. Lettres inédites à L. Massignon. Seuil, Paris 1993.

 

2)       Etudes sur Charles de Foucauld :

-          Le P. Ch de Jésus, Vicomte de Foucauld. Pères Blancs. Maison-Carrée, 1918

-          R. Bazin. Charles de Foucauld. Plon, Paris 1921

-          Procès de béatification de Charles de Foucauld. Maison-Carrée 1927. Art. 58-59. 100-157

-          G.Gorrée. Sur les traces du Charles de Foucauld. Paris 1936

-          R. Voillaume. Nazareth et le Père de Foucauld. Vie spirituelle déc. 1950

-          Archives des Clarisses de Nazareth 1956 et de Jérusalem

-          D.R. Barrat. Charles de Foucauld et la Fraternité. Seuil, Paris 1958

-          J.F. Six. Itinéraire spirituel de Charles de Foucauld. Seuil, Paris 1958

-          R. Voillaume. Lettres aux Fraternités (3 vol). Cerf, Paris 1960

-          M. Carrouge. Foucauld et les fraternités d’aujourd’hui. Centurion, Paris 1963

-          M. Castillon du Perron. Charles de Foucauld. Grasset, Paris 1982

-          M. Lafon. Vivre à Nazareth. Fayard. Paris 1984

 

3)       Récits de voyages ou de pèlerinages :

-          M. de Vogué. Les églises de Terre Sainte. Paris 1870

-          F de Saucy. Voyages en Terre Sainte (T. II), Paris 1872

-          V. Guérin. Description de la Palestine (Galilée T. II) Paris 1880

-          L de Vaux. La Palestine (ill. par Chardin et Mauss), Paris 1883

-          H. Constants. 3ème pèlerinage de Pénitence. Privas 1884

-          L. Gauthey. L’orient. Notes de voyages (T. I). Paray-le-Monial 1884

-          A. Haussmann. La Palestine (visitée avec Monseigneur Valerga), Paris 1886

-          L. de Hamme. Guide-indicateur de la Terre Sainte. Jérusalem 1887

-          A. Raboisson. En Orient (T. II), Paris 1887

-          E. Le Camus. Notre voyage aux Pays Bibliques (T. II) 1890

-          G. Cartuyvels. Pèlerinage Eucharistique, 1893

-          L. Mingassou. Impressions et souvenirs. Bourges 1898.
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