La Couronne et la Croix : deux reliques de la Sainte-Chapelle à Notre Dame de Paris

par Monsieur Jannic Durand

Conservateur en chef du Département des Objets d’Art du Musée du Louvre.

Notre-Dame de Paris – Cahiers du Chapitre n° 2 – octobre 2001.

Avant-propos :

Lors de l’ostension de la relique de Sainte Foy à la cathédrale Notre-Dame de Paris en octobre 2001, une présentation exceptionnelle des reliques de la Passion, conservées dans le trésor capitulaire a été l’occasion de deux conférences :

-         La Couronne et la Croix : deux reliques de la Sainte Chapelle, par Monsieur Jannic Durand, Conservateur en chef du Département des Objets d’Art du Musée du Louvre

-         Christianisme de chaire et de sang, le culte des reliques, par le Père Jean-Robert Armogathe, Supérieur de l’Ecole Bossuet et aumônier de l’Ecole Normale Supérieure.

Le CAHIER n° 2 du Chapitre cathédrale en publie le texte et vous y trouverez ci-après celui sur La Couronne et la Croix par Monsieur Jannic Durand.

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La Sainte-Chapelle de Paris fut construite entre 1239 et 1248 par Saint Louis pour abriter la Couronne d’épines et les autres Instruments de la Passion du Christ transportés, sous le règne du saint roi et par sa volonté, de Constantinople à Paris. Mais ces reliques provenaient elles-mêmes, bien évidemment, de Terre Sainte. Et leur longue histoire s’enracine donc d’abord à Jérusalem avant de se poursuivre, jusqu’au 13ème siècle, à Constantinople puis à Paris, jusqu’à la Révolution qui les vit presque toutes disparaître. Deux, cependant, les plus insignes, la Couronne et la Croix, nous sont parvenues. Elles ont été recueillies à Notre-Dame au début du 19ème siècle.

Le 26 octobre 1804, Paul-Thérèse-David d’Astros, chanoine de Notre-Dame de Paris, se rendait à la Bibliothèque nationale rue de Richelieu. Il avait ce jour-là rendez-vous avec Aubin-Louis Millin, garde du Cabinet des Médailles et Antiques de la Bibliothèque. Ce dernier avait, en effet, dix jours auparavant, reçu du ministre de l’Intérieur, Jean Portalis, l’ordre de remettre à la cathédrale Notre-Dame les quelques reliques qui avaient été déposées sous la Révolution à la Bibliothèque nationale à titre de documents historiques ou de simples objets de curiosité après avoir été entièrement dépouillées de leurs reliquaires d’or, d’argent et de pierres précieuses.

A quelques semaines du sacre de Napoléon 1er à Notre-Dame, l’Etat entendait donner ainsi une nouvelle preuve de sa bienveillance à l’endroit de l’Eglise de France, inaugurée, en 1801, par la signature du Concordat, qui avait officiellement rétabli le culte catholique et permis, à Notre-Dame, la reconstitution d’un clergé autour du cardinal Jean-Baptiste de Belloy, nommé archevêque de Paris en 1802.

Le chanoine d’Astros se vit donc alors remettre u petit ensemble d’objets en réalité assez disparate. Le reçu signé de sa main, conservé au Cabinet des Médailles, en donne le détail. Cette liste distingue d’abord les reliques de la Passion du Christ, alors reconnues au nombre de six, puis diverses reliques de Saint Louis, en particulier sa Chemise et sa Discipline, provenant aussi du trésor de la Sainte Chapelle, toujours abritées aujourd’hui à Notre-Dame. Les reliques de la Passion tenaient toutes à l’intérieur d’un simple carton. Elles comprenaient la Couronne d’épines, deux petits morceaux de bois, une fiole de cristal contenant du Saint Sang, comme l’affirmait une étiquette ancienne rédigée en latin, un morceau de la relique de l’Eponge et, enfin, une pierre provenant du Sépulcre du Christ.

C’était là, apparemment, comme la Gazette de France, le Moniteur et d’autres journaux du temps s’en firent rapidement l’écho, tout ce qui subsistait encore des fameuses reliques de la Passion du trésor de la Sainte-Chapelle, acquises à Constantinople par Saint Louis au milieu du 13ème siècle.

L’histoire des reliques de la Passion de la Sainte-Chapelle s’inscrit donc en partie à Constantinople. Mais, au-delà encore, leur histoire est liée à la Terre Sainte et à la ville de Jérusalem. C’est à Jérusalem, en effet, dès le début du 4ème siècle, à l’époque de Constantin et des débuts de l’Empire Chrétien, que l’on commence à vénérer les reliques de la Passion. La toute première est la Vraie Croix. D’après l’Histoire ecclésiastique de Sozomène et d’autres auteurs des 4ème et 5ème siècles, l’invention de la Vraie Croix, c’est-à-dire sa découverte, serait due à Sainte Hélène, la mère de Constantin, peu après la fin du concile réuni à Nicée en 325.

En 614, Jérusalem tombe aux mains des Perses conduits par leur roi Chosroès. Les Perses emportent avec eux, dans leur butin, la Vraie Croix et plusieurs autres reliques. Cette même année, l’Eponge et la Lance sont sauvées par le patrice Nicétas qui les envoie à Constantinople, la capitale de l’Empire, où elles sont solennellement montrées au peuple rassemblé à Sainte Sophie le jour de la Fête de l’exaltation de la Croix, le 14 septembre. En 630, Héraclius, empereur de Byzance, défait les Perses, reconquiert la Terre Sainte, et rapporte en triomphe la Vraie Croix à Jérusalem. Mais, en 635, cependant, devant l’inévitable conquête arabe, Héraclius décide de la transporter à Constantinople. C’est là le véritable début d’une longue migration des reliques de la Passion, de Jérusalem vers Constantinople, conduite sur des siècles par les empereurs. La capitale byzantine prend désormais l’aspect d’une nouvelle Jérusalem, comme elle était déjà, depuis Constantin, une nouvelle Rome.

Au début du 5ème siècle, Paulin, évêque de Nole en Campanie, est le premier de ceux, nombreux, qui mentionneront parmi les reliques de Jérusalem, alors offertes à la vénération des pèlerins, la Sainte Couronne d’épine. Mais on ignore la date exacte de son transfert à Constantinople, et son histoire se fait plus obscure, sans cependant totalement s’interrompre. Elle réapparaît sûrement, en tous cas, à Constantinople avant le milieu du 10ème siècle, puisqu’un fragment, nommément désigné, en est enfermé à cette date dans le célèbre reliquaire d’or émaillé aujourd’hui à Limbourg-sur-la-Lahn, en Allemagne, réalisé à Constantinople et qui porte une dédicace au nom de l’empereur Constantin XII Porphyrogénète, monté en 913 sur le trône. Dès le milieu du  10ème siècle, en effet, comme en témoigne Constantin VII dans son célèbre Traité des Cérémonies, les empereurs de Byzance avaient réussi à réunir au Sacré Palais de Constantinople un ensemble impressionnant de reliques de la Passion dont le nombre devait encore s’accroître sus leurs successeurs. Elles se concentrent alors peu à peu dans l’une des chapelles palatines, celle de la Vierge, dite du Phare. C’est là que les pèlerins occidentaux, Arméniens ou Russes, mentionnent, aux 11ème et 12ème siècles, toutes les reliques de la Passion qui se trouveront plus tard à la Sainte-Chapelle de Paris. C’est là, également, que Nicolas Mésaritès, garde des trésors des chapelles du Sacré Palais de Constantinople vers 1200, qui pouvait les observer quotidiennement, nous a laissé la description de dix des plus prestigieuses d’entre elles, conservée dans un manuscrit de sa main présenté à l’exposition.

« La première à s’offrir à la vénération, écrit-il, c’est la Couronne d’épines, encore verdoyante et demeurée intacte car, ayant touché la tête du Christ Souverain, elle a eu part à l’incorruptibilité… Elle n’est pas rude d’aspect, ni blessante ou pénible au contrat… et, si l’on obtient de la toucher, elle n’est que souplesse et douceur. Ses efflorescences ne ressemblent pas à celles des haies clôturant les vignes qui, comme les voleurs le font par leur rapines, tirent à elles le bord de la tunique et sa frange, ou parfois même écorchent et blessent la cheville du promeneur qu’elle accrochent et ensanglantent de leurs piquants féroces : non, certes, nullement, mais elles sont comme les fleurs de l’arbre à encens, qui ont à leur naissance l’aspect de pousses minuscules, comme les chatons de l’osier, comme des bourgeons qui paraissent ».

 

En 1204, la Quatrième Croisade, qui veut délivrer les Lieux Saints retombés aux mains de l’Islam, est détournée par les Vénitiens sur Constantinople, prise d’assaut, le 12 avril. Trois jours durant, la ville est mise à sac. Mais les reliques de la chapelle palatine du Phare, sanctuaire que les Croisés, spontanément, appellent la « Sainte Chapelle », échappent à leur convoitise et au pillage. Elles sont attribuées en partage à l’empereur que les Croisés élisent parmi leurs chefs à la tête du nouvel empire qu’ils ont fondé, l’Empire latin de Constantinople. Mais cet empire artificiel est fragile, menacé de toutes parts, au bord de la banqueroute, et les empereurs latins doivent bientôt se résoudre à mettre en gage les derniers trésors qui leur restent : les reliques de la chapelle impériale du Phare.

En 1238, le jeune Baudouin II de Courtenay est venu en France implorer du secours. Il propose au roi de France, Louis IX, le futur Saint Louis, de lui engager la Couronne du Christ. Saint Louis accepte et envoie à Constantinople deux Dominicains qui, à leur arrivée, apprennent que la Couronne a déjà été engagée par les régents à l’Empire au Vénitien Nicola Quirino, le 4 septembre 1238, pour la somme énorme de 13 134 hyperpères d’or. Les deux religieux convoient d’abord la relique jusqu’à Venise, en attendant l’arrivée de l’argent destiné par Saint Louis à son rachat. En février 1239, la précieuse relique peut quitter Venise pour la France. Le roi est à Troyes lorsqu’on lui annonce que la relique approche de la ville de Sens. Il s’avance alors au-devant d’elle, à Villeneuve-l’Archevêque, à quelques lieues de Sens, où il la reçoit, le 10 août. Gauthier Cornut, archevêque de Sens, nous a laissé un récit circonstancié de l’événement dont il fut l’un des témoins privilégiés. Après avoir vérifié soigneusement les documents accompagnant la relique, parmi lesquels l’engagement de la Couronne à Nicola Quirino, document qui figure à l’exposition, le roi, ayant constaté l’intégralité des sceaux du coffre de bois dans lequel elle a été transportée, puis ouvert la cassette d’argent et, enfantin, le réceptacle d’or dans laquelle elle était abritée, put la montrer à tous : ce fut la première ostension de la Couronne en France. Le lendemain, 11 août, la Couronne, portée sur leurs épaules par le Roi  et le plus âgé de ses frères, tous deux pieds nus en signe d’humilité, est conduite en procession jusqu’à la cathédrale.

Le 12 août, la Couronne prend le chemin de Paris où, le 19, elle est solennellement accueillie aux portes de la ville. Le Roi, monté sur une estrade, la montre alors à toute l’assistance réunie et la conduit ensuite à nouveau en procession, avec les mêmes signes d’humilité qu’à Sens, jusqu’à la chapelle du Palais de la Cité après, cependant, une longue station, ici même, à la cathédrale Notre-Dame. Aussitôt, le Roi décide d’entreprendre, pour lui servir d’écrin, la construction d’une nouvelle chapelle, la Sainte-Chapelle, consacrée en 1248 et desservie par un collège de chapelains et de chanoines fondé par le Roi en 1246.

Entre-temps, Saint Louis avait réussi à acquérir les autres reliques de la Passion de la chapelle impériale de Constantinople. Le 30 septembre 1241, la Vraie Croix et sep autres reliques dominicales, dont le Saint Sang et la Pierre du Sépulcre, sont accueillies par le Roi en personne avec les mêmes marques de respect et de dévotion que la Sainte Couronne deux ans plus tôt. Enfin, en 1242, neuf autres reliques dominicales viennent rejoindre les précédentes.

Saint Louis avait certainement agi par piété. Mais ce fut aussi un geste politique magistral. Le Roi n’avait pas choisi de déposer la Couronne et les reliques de la Passion à l’abbaye de Saint-Denis, la nécropole royale, ni à Reims, la ville du sacre, ni même à la cathédrale, mais, comme l’avaient fait avant lui les empereurs de Byzance à Constantinople, dans sa chapelle privée, édifiée au cœur du palais royal de la Cité. Gérard de Saint-Quentin, l’un des chroniqueurs les mieux informés du temps, n’hésitait pas à écrire alors que Paris était devenue à son tour, après Constantinople, une « nouvelle Jérusalem ».

A la Sainte-Chapelle, à l’intérieur de la chapelle haute, les reliques venues de Constantinople furent enfermées par Saint Louis dans une « Grande Châsse » monumentale d’orfèvrerie, haute de plus de trois mètres, déjà citée dans l’acte de fondation de 1246. Elle était placée sur une tribune située en hauteur derrière l’autel, tribune qui existe encore de nos jours. Dans la Grande Châsse, où les reliques demeurèrent jusqu’à la Révolution, des reliquaires-monstrances gothiques, d’or et de cristal translucide, avaient été, à la demande du roi, presque toujours substitués aux reliquaires byzantins d’origine qui, eux, conçus comme des boîtes fermées, ne laissaient pas apercevoir les reliques sans les ouvrir. Ainsi, la Couronne avait-elle été transférée par Saint Louis dans un grand reliquaire, d’or et de cristal, orné de pierres précieuses, qui adoptait la forme d’une couronne placée sur un pied d’argent doré, le tout approchant, en hauteur, du mètre. La Croix, en forme de croix à double traverse, haute de près d’un mètre à elle seule, avait été, de la même manière, retirée de son écrin byzantin pour être entièrement revêtue de cristal, serti à l’intérieur de fins bandeaux d’or, semé de perles et de pierreries. Des représentations, peinte ou gravées, du 15ème au 18ème siècle, aujourd’hui rassemblées pour trois mois au Louvre, nous conservent le souvenir de ces impressionnants reliquaires de la Grande Châsse, tels que l’on pouvait les voir lorsque ses volets s’ouvraient pour les ostension solennelles, la Couronne toujours au milieu, et la Vraie Croix à double traverse, à gauche.

 

Dès le début de la Révolution, le trésor de la Sainte-Chapelle, au centre de Paris, est l’objet de menaces précises, l’Assemblée Constituante ayant déclaré, le 2 novembre 1789, la mise à la disposition de la Nation des biens du clergé. En 1791 cependant, Louis XVI, faisant valoir ses droits hérités de Saint Louis, réclame pour lui tous les reliquaires de la Grande Châsse ainsi que tous ceux du trésor que Saint Louis et ses successeurs avaient rassemblés autour, et décide de les faire transférer, pour les abriter, à l’abbaye royale de Saint-Denis. Ils y sont déposés le 12 mars 1791. Deux ans plus tard, le 12 novembre 1793, les deux trésors conjoints de Saint-Denis et de la Sainte-Chapelle, entassés dans plusieurs chariots, sont conduits jusqu’à la Convention pour être offerts à la Patrie en danger. Après récolement à l’Hôtel de la Monnaie, tous les reliquaires de la Grande Châsse sont envoyés à la fonte, à l’exception de deux éléments du reliquaire de la Pierre du Sépulcre, aujourd’hui au Musée du Louvre, le seul épargné, probablement en raison de ses inscriptions grecques.

Le 25 avril 1794, le reliquaire de la Sainte Couronne était envoyé à la fonte, et la Couronne remise, nue, à la Commission temporaire des arts, comme un vestige qui pouvait à la rigueur intéresser l’Histoire, pour être versée au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale. Au même moment, la Vraie Croix était dépouillée des matières précieuses dont Saint Louis l’avait fait revêtir et la trace de la relique elle-même se perd alors. Enfin, dix ans plus tard, le chanoine d’Astros, grâce à la pacification religieuse consécutive au Concordat, récupérait au Cabinet des Médailles, pour Notre-Dame, comme nous l’avons dit, la Couronne et les quelques autres reliques qui avaient également abouti à la Bibliothèque nationale en 1794 et 1795.

La Couronne d’épines était unique, si bien que l’authenticité de la relique n’était pas difficile à établir. Elle portait encore, d’ailleurs, en 1804, le sceau du Comité d’inspection de Franciade, le nom républicain que la commune de Saint-Denis avait adopté en 1793 et 1794, et les témoins des péripéties de la relique, anciens chanoines de la Sainte-Chapelle et religieux de Saint-Denis, fonctionnaires de la République ou visiteurs assidus du Cabinet des Médailles ne manquaient pas. En 1806, une fois le grand reliquaire de l’orfèvre Jean-Charles Cahier exécuté aux frais de Napoléon 1er, le cardinal de Belloy put reconnaître, le 6 août, que la couronne remise à Notre-Dame était bien « l’authentique et vraie Couronne d’épine du Christ que le pieux roi Louis IX avait déposée au trésor de la Sainte-Chapelle de son Palais à Paris » et qu’elle était « digne d’être offerte à la vénération ». Encore enfermée dans le cylindre de cristal de roche qui la sertissait en 1806 lorsqu’elle fut transférée dans le grand reliquaire néogothique dessiné pour elle par Viollet-le-Duc, elle fut, en 1896, placée dans le nouveau cylindre de cristal et d’or qui l’abrite aujourd’hui. C’était là l’ultime épisode matériel de son histoire. La relique proprement dite, pour sa part, dépourvue d’épines, rappelle étrangement dans son aspect la description qu’elle avait donnée  Messaritès, en 1200, lorsqu’elle était encore à Constantinople.

En revanche, pour le Saint Sang, l’Eponge et la Pierre du Sépulcre, même si les documents dont nous disposons aujourd’hui laissent entendre qu’ils provenaient effectivement de la Sainte-Chapelle, leur authentification, en 1804, était plus malaisée, les souvenirs des témoins se révélant confus et parfois contradictoires. Sans pouvoir, par conséquent, trancher à leur propos, l’Eglise se contenta simplement de les conserver dans la chapelle de l’archevêché, d’om ils disparurent au cours du second pillage du bâtiment, les 14 et 15 février 1831, qui marqua les émeutes consécutives à la Révolution de 1830.

Quant aux deux fragments de bois récupérés en 1804 par le chanoine d’Astros au Cabinet des Médailles, une sorte de cheville d’une part et un petit morceau de bois, large d’un doigt et long de quelques centimètres d’autre part, pouvait-il s’agir de fragments de la vraie Croix à double traverse acquise par Saint Louis ? D’Astros lui-même s’adressa alors à Sauveur-Jérôme Morand, qui avait été chanoine de la Sainte Chapelle et avait, en 1790, publié une Histoire de la Sainte-Chapelle royale du Palais de Paris. Son verdict fut sans appel : s’ils provenaient bien de la Sainte Chapelle, il ne pouvait s’agir, vu leur nature, leur aspect et les restes de dorure que portait le plus important des deux, que de modestes épaves de l’ouvrage de menuiserie de l’ancienne balustrade de la tribune de la Grande-Châsse.

En revanche, un autre morceau de bois devait s’avérer bien plus intéressant. En juillet 1805, un ancien membre de la Commission temporaire des arts, Jean Bonvoisin, remit à Notre-Dame un important fragment du bois de la Croix qui, assura-t-il en ces termes, avait été prélevé par ses soins sur la relique de la Vraie Croix de la Sainte Chapelle lors de la destruction du reliquaire en 1794 :

« Ce morceau précieux de la Vraie Croix… est un débris de celle de la Sainte-Chapelle de Paris, qui fut sciée pour en retirer l’or dont elle était en partie couverte. Elle était alors en morceaux plus ou moins grands que celui-ci ; et, comme on paraissait faire fort peu de cas de ces objets sacrés, surtout dans l’état où ils étaient, on me laissa prendre sur la table où les membres de la Commission les avaient examinés, ce morceau que je m’empressais de remettre à ma mère, qui, après l’avoir conservé jusqu’à présent avec vénération, se fait un devoir, ainsi que moi, de la remettre au chapitre de la dite église ».

Les archives capitulaires de Notre-Dame conservent une expédition du procès-verbal de vérification de la relique en date du 12 avril 1808, reposant donc essentiellement sur la seule déclaration de Bonvoisin et de sa mère. Le fragment, toujours abrité dans l’écrin de cristal que fit faire pour lui Monseigneur de Belloy à cette date, se représente comme un parallélépipède de bois résineux d’une longueur totale de 24 cm, large de plus de 4 et épais de près de 3, et montre, à l’une des ses extrémités, une importante mortaise destinée à son encastrement. Or, ces dimensions sont exactement celles de chacun des deux bras de la traverse inférieure de la Croix de la Sainte-Chapelle et la convergence des inventaires, des sources et des documents figurés dont nous disposons autorisent effectivement à y reconnaître un morceau, considérable par sa taille, des la Croix de la Sainte-Chapelle.

 

Voilà donc les quelques éléments que l’historien peut réunir aujourd’hui sur la Couronne d’épines et le Bois de la Croix provenant de la Sainte-Chapelle à Notre-Dame de Paris. Cependant, en retraçant ici à grands traits leur histoire, nous avons plusieurs fois évoqué les reliquaires qui les ont successivement abrités à Constantinople et à Paris. La splendeur de l’or, des perles et des pierres précieuses servait, et sert encore, à les honorer, mais aussi, sans doute, à rendre visible quelque chose d’autre : leur dimension avant tout spirituelle.

Jannic DURAND.

                                

Après la Révolution, les Saintes Reliques sont confiées aux Chanoines du Chapître de la Cathédrale Notre-Dame de Paris, puis placées sous la garde statutaire des Chevaliers du Saint Sépulcre de Jérusalem.

Ce sont donc les Chanoines qui les présentent et les Chevaliers qui les gardent. Cette présentation aux fidèles à lieu, pour la Couronne d’Epines, tous les vendredis de Carême et pour l’ensemble des Reliques, le Vendredi Saint de chaque année.

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